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Actualités Géopolitiques

L'invariable

Le XXème siècle sera-t-il vraiment japonais ?

Skyline de Shinjuku à Tokyo au coucher du soleil, gratte-ciel illuminés avec le mont Fuji en silhouette à l'arrière-plan Nryate

Le 22 juin 2026, le Nikkei 225, principal indice de la Bourse de Tokyo, a clôturé à 72 353,96 points un record absolu, quasi-double de son précédent sommet historique, atteint trente-sept ans plus tôt en décembre 1989, alors à 38 915,87 points. Le même mois, la Banque du Japon (BoJ) a relevé son taux directeur à 1,0 %, alors que l’économie japonaise semble rebondir depuis 2024. En outre,  les salaires réels (corrigé de l'inflation, c'est-à-dire ce qu'il permet effectivement d'acheter) sont redevenus positifs après des années de recul continu. Sur le papier, tout semble indiquer que le Japon va résoudre le mauvais sort de la stagnation économique et de la déflation qui ont suivi l'éclatement d’une grande bulle spéculative en 1990-1991.


Vu de l'étranger, cette embellie semble plus que positive pour le Japon, et elle l’est ! Mais elle mérite d'être relativisée. En effet, même à son plus haut niveau depuis trois décennies, le taux directeur japonais reste très inférieur à celui de la Réserve fédérale américaine (3,50 %-3,75 % à l'été 2026) ou de la Banque centrale européenne (taux de dépôt à 2,25 %). Le Japon ne sort donc pas d'une politique monétaire ordinaire, mais d'une anomalie construite sur plus de trois décennies de taux proches de zéro, voire négatifs. Cette dernière a, en 30 ans, façonné toute l'économie du pays, des comportements d'épargne des ménages jusqu'à la survie d'entreprises qui, ailleurs, auraient fait faillite depuis longtemps.


Comprendre ce que signifie réellement les changements récents suppose de remonter à la source : à la reconstruction d'après-guerre, au "miracle économique", puis à la bulle spéculative qui a emporté la moitié de l'économie avec elle en 1990.


Après la défaite de 1945, le Japon est administré par les forces d'occupation américaines qui imposent une série de réformes structurelles profondes : démantèlement des zaibatsu (les grands conglomérats familiaux qui dominaient l'économie d'avant-guerre, comme Mitsubishi ou Mitsui), réforme agraire et refonte du système bancaire. Sur ces fondations reconstruites émerge rapidement un modèle économique original que les économistes qualifient de « développementaliste ». Dans ce dernier, l'État, via le ministère du Commerce international et de l'Industrie (MITI), oriente, via des plans quinquennaux, le crédit bancaire vers des secteurs jugés stratégiques,tels que l'acier et la chimie d'abord, l'électronique et l'automobile ensuite.


Ce pilotage industriel s'appuie sur les keiretsu, des groupes d'entreprises unissant banques, sociétés de négoce et industriels autour de participations croisées, ce qui permet de financer une croissance rapide sans dépendre de marchés financiers encore balbutiants. Le yen, arrimé à 360 pour un dollar dans le cadre du système de Bretton Woods, offre par ailleurs aux exportateurs japonais un avantage de compétitivité considérable. De 1955 à 1973 environ, l'économie japonaise croît à un rythme avoisinant 9 à 10 % par an, c'est la très fameuse période de haute croissance (ou miracle économique) qui voit le pays passer du statut de puissance vaincue à celui de deuxième puissance industrielle mondiale en 1968.


Le premier coup survient après le choc pétrolier de 1973 qui, malgré le ralentissement de la croissance japonaise, la stabilise autour de 4 % par an, le tout alors que la plupart des économies occidentales peinent à l’égaler. C’est au cours de la décennie de 1970 que le Japon devient la deuxième puissance commerciale du monde, grâce à ses exportations d’automobiles et d’électroniques. Le second contrecup, à retardement, survint au milieu des années 1980; alors que le dollar américain, très fort, pèse lourdement sur la compétitivité des exportateurs. Le 22 septembre 1985, les ministres des Finances et gouverneurs de banque centrale des cinq grandes puissances économiques (le G5 : États-Unis, Japon, Allemagne de l'Ouest, Royaume-Uni, France) se réunissent à l'hôtel Plaza de New York et s'accordent pour intervenir conjointement sur les marchés des changes afin de déprécier le dollar. L'effet est spectaculaire : le yen, qui s'échangeait autour de 240 pour un dollar au moment de l'accord, atteint 120 yens pour un dollar dès 1988, soit une appréciation d'environ 50 % en trois ans. Pour amortir le choc sur ses exportateurs, la Banque du Japon abaisse son taux d'escompte entre 1986 et 1987, le faisant passer de 5,0 % à 2,5 % (le taux d’escompte est celui auquel la banque centrale rachète, à prix réduit, des créances bancaires à court terme). C'est cette politique monétaire très accommodante, conjuguée au rapatriement massif de capitaux japonais détenus en dollars, qui va allumer la mèche de notre fameuse bulle spéculative de 1990.


Entre 1986 et 1989, l'argent bon marché afflue massivement vers deux classes d'actifs : l'immobilier et les actions. Les prix fonciers s'envolent à un point tel que les terrains du palais impérial de Tokyo sont, selon une estimation célèbre, jugés plus précieux que l'ensemble du foncier de l'État de Californie. En 1989, huit entreprises japonaises figurent parmi les dix plus grandes capitalisations boursières mondiales, avec l’Industrial Bank of Japan en tête. La performance est si vertigineuse que l'économiste américain Lester Thurow ira jusqu'à déclarer que le XXIe siècle « appartiendrait au Japon », cocasse quand on sait ce qu’il en est aujourd’hui.


Et justement, cet emballement ne dure pas. Inquiète de l'ampleur spéculative qu'elle a elle-même nourrie, la Banque du Japon change brutalement de cap : son même taux d'escompte remonte de 2,5 % à 6 % entre 1989 1990. Les prix des actifs s'effondrent en cascade. Dès septembre 1990, le Nikkei a déjà perdu près de la moitié de sa valeur ; en août 1992, il tombe à 14 438 points, plus de 60 % sous son pic de 1989. L'indice poursuivra sa dérive jusqu'à un plancher de 6 995 points en octobre 2008, soit 82 % sous son apogée. Les banques japonaises, gorgées de créances adossées à des actifs devenus sans valeur, annuleront à terme environ 100 000 milliards de yens de créances irrécouvrables. C'est le point de bascule vers ce que la presse économique appelle la  décennie perdue qui, avec le recul, s'étirera sur bien plus qu'une décennie.


Se pose alors une question fondamentale : Pourquoi la stagnation japonaise a-t-elle duré aussi longtemps, bien au-delà de ce que prévoyait la plupart des économistes au début des années 1990 ?


L'explication la plus reconnue vient de Richard Koo, économiste en chef du Nomura Research Institute, qui développe dans les années 2000 la théorie de la « récession de bilan » (balance sheet recession). Sa thèse  est qu’après l'éclatement d'une bulle d'endettement, les entreprises cessent de chercher à maximiser leurs profits, comme le suppose la théorie économique classique, mais au contraire, elles cherchent avant tout à rembourser leurs dettes et à réparer leur bilan, quitte à réduire drastiquement leurs investissements.


Concrètement, à partir de 1998, les entreprises japonaises deviennent collectivement épargnantes nettes plutôt qu'emprunteuses, ce qui est une hérésie une économie développée ! Comment voulez vous obtenir rapidement des moyens si vous ne vous concentrez uniquement sur gérer l’argent que vous avez déjà ? Cette situation rend la politique monétaire largement inopérante. De fait, baisser les taux d'intérêt ne sert à rien si plus personne ne veut emprunter, même à taux zéro. Seule la dépense publique, selon Koo, peut alors compenser ce désendettement massif du secteur privé et éviter un effondrement du PIB comparable à celui des États-Unis pendant la Grande Dépression. Une minorité d'entreprises échappe toutefois à ce schéma. Techniquement insolvables, les entreprises dites zombies continuent d'emprunter, mais uniquement pour honorer les intérêts de leurs dettes existantes et rester en vie, non pour investir ou croître. Des banques qui préfèrent renouveler ces prêts plutôt que d'acter leurs pertes et déclencher des faillites en chaîne les y aident.


À ce fardeau du désendettement s'ajoute une contrainte structurelle distincte : le déclin démographique. Le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (MHLW) projette une baisse d'environ 13 millions de personnes de la population en âge de travailler (15-64 ans) entre 2020 et 2040, et une population totale repassant sous les 90 millions d'habitants d'ici 2070, avec un taux de personnes âgées avoisinant 39 % (Source : MHLW, mars 2026). On pourrait s'attendre à ce qu'une population active en recul soit au moins compensée par des gains de productivité plus rapides par travailleur. C'est en partie le cas, la productivité du travail japonaise progressant certes, mais  très lentement +0,2 % en 2024 en termes réels par heure travaillée, une quatrième année consécutive de hausse selon le Japan Productivity Center. Le problème n'est donc pas que la productivité recule dans l'absolu ; c'est qu'elle progresse trop lentement pour continuer à tirer la croissance comme elle le faisait avant 1990, et le Japon reste, en comparaison internationale, à la traîne : 28e ou 29e sur 38 pays de l'OCDE selon les années, la position la plus basse depuis que ces statistiques existent. Le ministère du Travail formule d'ailleurs très explicitement que depuis les années 1990, c'est la contribution de la productivité du travail à la croissance du PIB qui s'est affaiblie, pas seulement le volume de main-d'œuvre disponible.


Ce retard de productivité s'explique, selon le think tank JERI (Japan Economic Research Institute日本経済研究所), par un faisceau de facteurs structurels : un affaiblissement de la capacité d'innovation depuis que le Japon a achevé son rattrapage technologique de l'après-guerre, un sous-investissement chronique dans les actifs immatériels (numérique, R&D), un tissu économique qui se renouvelle mal (peu de créations et de faillites d'entreprises), et un secteur des services relativement épargné par la concurrence internationale (Source : 日本経済研究所). Ce dernier point rejoint directement le phénomène des entreprises zombies évoqué plus haut, avec un tissu productif qui ne se renouvelle pas assez vite peine, presque mécaniquement, à dégager de nouveaux gains d'efficacité. Le Japon se retrouve ainsi pris dans un double piège : une contrainte de main-d'œuvre qui s'aggrave en interne, et un retard de productivité qui se creuse en comparaison internationale.


Face à cette stagnation prolongée, le retour au pouvoir de Shinzo Abe en décembre 2012 marque une rupture de méthode. Sa politique économique, rapidement surnommée Abenomics , repose sur trois flèches censées agir de concert : un assouplissement monétaire massif, une relance budgétaire flexible, et des réformes structurelles.


La première flèche est de loin la plus spectaculaire. Abe nomme à la tête de la Banque du Japon Haruhiko Kuroda, qui annonce dès avril 2013 un programme d'assouplissement quantitatif et qualitatif (QQE) (càd des rachats massifs d'obligations d'État et un doublement de la masse monétaire), avec pour objectif de ramener l'inflation à 2 % en deux ans Cet afflux massif de yens sur le marché en fait mécaniquement baisser la valeur : la devise chute jusqu'à environ 120 yens pour un dollar. Cette dépréciation profite directement aux grandes entreprises exportatrices japonaises, dont une large part des revenus provient de ventes à l'étranger réglées en devises étrangères : convertis en yens désormais moins chers, ces revenus gonflent mécaniquement une fois ramenés en monnaie locale, ce qui dope les bénéfices affichés sans que l'activité réelle n'ait changé (Source : Nippon.com). La deuxième flèche, budgétaire, consiste en une hausse des dépenses publiques, grands travaux et aides aux entreprises destinée à stimuler l'activité à court terme. Elle se révèle en pratique plus modeste que promis (environ 1 % du PIB, contre 2 % annoncés), et son effet est en partie neutralisé par deux hausses de la taxe sur la consommation, de 5 à 8 % en 2014 puis à 10 % en 2015, des hausses qui, en renchérissant les prix, freinent justement la dépense des ménages que la relance était censée encourager La troisième flèche est celle des réformes structurelles, parmi lesquelles une réforme de la gouvernance d'entreprise, poussée par la Bourse de Tokyo pour inciter les sociétés japonaises à mieux rémunérer leurs actionnaires, met plusieurs années à porter ses fruits.


Le bilan des Abenomics doit être regardé sur le long terme, car bien que la Bourse et les profits des entreprises rebondissent rapidement dès 2013, en revanche, l'objectif de sortir durablement de la déflation met beaucoup plus de temps à se concrétiser. L'inflation ne repasse durablement au-dessus de 2 % qu'à partir d'avril 2022. Il aura donc fallu près de onze ans, entre le lancement du QQE en 2013 et la sortie des taux négatifs en mars 2024, pour que le pari initial de Kuroda finisse par porter ses fruits. Dans l'intervalle, un phénomène surprend jusqu'aux économistes de la Banque du Japon elle-même. Entre fin 2012 et mi-2015, la valeur des exportations japonaises bondit de l19 % en yens sous l'effet de la dépréciation de la monnaie, mais leur volume ne progresse que de 5 %, signe que l'économie réelle profite alors bien moins du yen faible que prévu. Cette faible réponse s'estompera par la suite. En 2024 et 2025, la dépréciation du yen contribue nettement à la progression des exportations japonaises, portées à un nouveau record en valeur. Le legs le plus durable des Abenomics tient peut-être moins à ces résultats économiques qu'à son héritage institutionnel. La Banque du Japon reste engagée pendant huit ans dans une politique de taux négatifs et dans un contrôle de la courbe des taux, introduit en 2016, un mécanisme par lequel la banque centrale s'engage à acheter autant d'obligations d'État que nécessaire pour maintenir leur rendement proche d'un niveau cible, généralement zéro. Ce n'est qu'en mars 2024, sous la direction du nouveau gouverneur Kazuo Ueda, que la BoJ met fin à ce régime, devenant à cette date le tout dernier pays au monde à sortir des taux négatifs.


Ces deux mécanismes, désendettement du secteur privé et faiblesse structurelle de la productivité, convergent vers un même phénomène : la trappe à liquidité. Dans une économie en trappe à liquidité, baisser encore les taux d'intérêt, voire les rendre négatifs, ne parvient plus à relancer ni l'investissement ni la consommation, car ménages et entreprises échaudés par l'éclatement de la bulle anticipent une poursuite de la baisse des prix et préfèrent épargner plutôt que dépenser ou investir. Ce climat, que les économistes japonais désignent souvent sous le terme d'esprit déflationniste (デフレマインド), s'auto-entretient. Moins de dépense alimente la déflation, qui renforce à son tour l'incitation à ne pas dépenser. C'est précisément ce cercle vicieux psychologique, plus que le seul niveau des taux d'intérêt, que la Banque du Japon peine à briser pendant près de trois décennies.


Le cercle vicieux déflationniste est finalement rompu, non par une politique délibérée, mais par une série de chocs exogènes. La reprise post-Covid, puis la guerre en Ukraine à partir de 2022, font grimper les prix de l'énergie et des matières premières importées dans le monde entier. Le Japon, très dépendant des importations d'énergie et de nourriture, n'y échappe pas. Ce choc inflationniste importé est amplifié par la faiblesse structurelle du yen, tombé à plusieurs reprises autour de 160 pour un dollar en 2025-2026. À ce contexte s'ajoute, la récente guerre entre les États-Unis et l'Iran, qui perturbe les approvisionnements en pétrole et en gaz naturel liquéfié, dont la quasi-totalité est importée par le Japon et qui représente environ 36 % de sa production d'électricité.


Face à une inflation durablement supérieure à son objectif de 2 %, la BoJ engage une normalisation prudente mais continue : Elle sort des taux négatifs en mars 2024, puis relève progressivement les taux directeur jusqu'à 1,0 % lors de sa réunion du 16 juin 2026, motivés explicitement par le risque que la flambée du pétrole liée au conflit au Moyen-Orient n'alimente l'inflation. Cette décision questionne d’ailleurs l’indépendance de la BoJ, puisqu’au sein du comité de politique monétaire, un membre nommé sur proposition du gouvernement Takaichi a voté contre la hausse, estimant que le risque d'un ralentissement de la production et de l'emploi l'emportait sur celui d'un dérapage des prix. Ce qui correspond à la vision du gouvernement actuel, et pointe les tensions qui subsites autour de l’indépendance de cette banque centrale.


Le Nikkei 225, de son côté, évolue sur une trajectoire largement déconnectée de ces débats de politique monétaire. Après avoir mis trente ans à retrouver son sommet de 1989 (franchi en février 2024), l'indice dépasse les 50 000 points en 2025, puis enchaîne les records tout au long du premier semestre 2026 pour culminer à 72 353,96 points le 22 juin, avant un repli vers 69 000 points . Cette envolée repose sur trois moteurs assez largement indépendants de la conjoncture politique intérieure. D'abord, le boom mondial de l'intelligence artificielle, qui irrigue directement la chaîne d'approvisionnement japonaise des semi-conducteurs (Tokyo Electron, Advantest) et propulse SoftBank, devenu début juin 2026 la première capitalisation boursière du pays, dépassant Toyota après plus de vingt ans de domination automobile. Ensuite, le yen est structurellement faible ce qui fait gonfler la valeur des revenus engrangés à l'étranger par les grands exportateurs. Enfin, une réforme de la gouvernance d'entreprise engagée depuis plusieurs années par la Bourse de Tokyo pousse les sociétés cotées à mieux rémunérer leurs actionnaires par des rachats d'actions et des dividendes plus généreux .


Ce tableau appelle une nuance importante : la hausse reste concentrée sur un nombre restreint de valeurs technologiques. Lors de la séance record du 1er juin 2026, seules 70 des 225 valeurs de l'indice progressaient, contre 155 en baisse. Si le Nikkei bat des records, il ne reflète pas nécessairement une embellie généralisée de l'économie japonaise. C’est d’ailleurs là tout le piège de l’économie financière, qui n’est pas forcément corrélé à l’économie réelle.


C'est dans ce contexte que s'inscrit l'action du récent gouvernement de Sanae Takaichi, Première ministre depuis octobre 2025 et dont le parti (PLD) a obtenu très large majorité à la chambre basse en février 2026. Sa doctrine, qu'elle qualifie elle-même de « responsable et active » en matière budgétaire, l'amène à multiplier les mesures de soutien tout en affirmant vouloir préserver la trajectoire des finances publiques. il faut donc examiner cette doctrine sur  deux niveaux bien distincts : celui des faits de politique économique, et celui, différent, des anticipations et réactions de marché.


Sur le plan strictement politique et budgétaire : mi-mai 2026, la Première ministre demande à sa ministre des Finances, Satsuki Katayama, de préparer un budget partiellement financé par de nouvelles obligations déficitaires (de la dette), mais d'une ampleur limitée (3 000 milliards de yens, principalement destinée à des subventions sur l'énergie et le carburant). Fin juin, le gouvernement dévoile les grandes lignes annuelles de la politique économique et budgétaire du Honebuto no hōshin (骨太の方針), qui affiche un objectif de croissance réelle supérieure à 1 % et nominale supérieure à 3 %, porté par l'investissement dans des secteurs stratégiques .


Sur le plan des marchés, en revanche, l'incertitude s'exprime plus nettement. Dès la divulgation de l'avant-projet du Honebuto, le marché obligataire réagit vivement. En effet, le rendement des obligations d'État japonaises (JGB, pour Japanese Government Bonds) à 10 ans grimpe par paliers successifs jusqu'à 2,9% un plus haut depuis novembre 1996 . La presse japonaise a donné un nom à cet épisode : le « choc Honebuto » (骨太ショック). Jiji Press le décrit sans détour comme la traduction d'une défiance des marchés envers la gestion de la politique économique du gouvernement et de la BoJ.


Cette défiance oblige le gouvernement à rétropédaler pour dissiper les soupçons du marché qui se méfit de l'exécutif qui  chercherait à freiner les hausses de taux de la BoJ. Le gouvernement modifie l'avant-projet du Honebuto pour y inscrire noir sur blanc l'indépendance de la banque centrale. Effectivement, la ministre des Finances Katayama déclare publiquement que « les modalités concrètes de la politique monétaire doivent être laissées à la BoJ », ce qui fait réagir le marché dans l'heure !  le rendement à 10 ans recule de 0,175 point et le yen s'apprécie. C'est un exemple concret et immédiat de la manière dont l'ambiguïté d'une politique économique se traduit, en temps réel, dans les marchés obligataires et de changes - bien plus nettement que dans un Nikkei porté par des dynamiques largement étrangères à la politique intérieure japonaise.


Sur le plan des ménages, enfin, un troisième niveau de lecture s'impose. Le salaire réel est redevenu positif en 2026 après des années de recul : +0,7 % en janvier, +2,0 % en février, +1,9 % en avril, en rupture avec une moyenne annuelle négative de (-)0,9 % entre 2021 et 2025. C'est un véritable renversement statistique qui peine cependant à se traduire en sentiment de mieux-être. L'économiste Takao Komine souligne que le salaire réel reste inférieur de plus de 3 % à son niveau d'avant-Covid, et qu'à un rythme de progression de 0,5 % par an, il faudrait six années supplémentaires pour rattraper ce niveau. Kazuo Momma, ancien directeur de la Banque du Japon aujourd'hui économiste chez Mizuho, résume la situation par une image restée dans les esprits : l'économie japonaise ressemble à « un ciel nuageux traversé d'un rayon de soleil léger » ( 曇りの中にわずかな薄日). Plusieurs économistes signalent d'ailleurs un risque de rechute à l'automne 2026, car les subventions publiques sur l'électricité et le gaz, qui soutiennent le pouvoir d'achat jusqu'à l'été, doivent en principe s'éteindre, tandis qu'une nouvelle vague de hausses de prix alimentaires est anticipée.


Cette dissociation entre statistiques et vécu se reflète, avec des nuances, dans la perception politique du gouvernement. Les sondages de fin juin 2026 divergent nettement selon les instituts : le Nikkei mesure un soutien de 68 %, en hausse de 2 points, un neuvième mois consécutif au-dessus de 60 % depuis l'entrée en fonction du gouvernement. Cette performance est inédite depuis le début de cette méthode d'enquête en 2002. Quand au Kyodo, il enregistre pour la première fois un passage sous les 60 % (55,8 %), à la même période. Jiji Press descend à 54,3%, son plus bas niveau depuis l'entrée en fonction du cabinet Jiji Press descend à 54,3%. Le Yomiuri, à l'inverse, enregistre une ) remontée nette à 69 % (+5 points). Cette divergence traduit moins un jugement univoque sur la politique économique qu'une opinion publique volatile, sensible aux chocs exogènes (guerre au Moyen-Orient, prix de l'alimentation) autant qu'à l'actualité politique du moment. A titre d’exemple, un chiffre résume assez bien l'ambivalence de la mesure phare de Takaichi sur la fiscalité alimentaire  réduire la TVA à 1 % plutôt que 0 % comme promis en campagne,  ne rassemble que 49 % d'adhésion, y compris dans le propre sondage du Nikkei.


Le tableau qui se dessine à l'été 2026 est donc à trois vitesses : un marché actions euphorique mais concentré sur quelques valeurs technologiques et largement déconnecté de la politique intérieure ; des marchés obligataire et des changes qui, eux, sanctionnent en temps réel la moindre ambiguïté de la politique budgétaire et monétaire du pays ; et une opinion publique qui voit les statistiques s'améliorer sans que le quotidien ne s'allège véritablement.


Le Japon de 2026 n'est donc ni le pays figé dans une déflation sans fin que décrivaient encore les commentateurs il y a cinq ans, ni le pays définitivement guéri de trois décennies de stagnation que suggèrent, pris isolément, les records du Nikkei. C'est un pays au milieu du gué. Techniquement, plusieurs marqueurs des trois décennie perdue appartiennent désormais au passé. La déflation a cédé la place à une inflation certes inconfortable mais bien réelle, les taux d'intérêt sont sortis du territoire négatif, et les salaires réels progressent de nouveau après des années de recul. Mais la manière dont cette sortie de crise se produit, dans l'urgence d'un choc pétrolier importé plutôt que par un choix de politique économique délibéré, avec un gouvernement pris entre l& relance électorale, l& discipline budgétaire, et des marchés obligataires qui rappellent chaque semaine au pouvoir les limites de sa marge de manœuvre. C’est, en quelque sorte, comme la 2nd guerre mondiale qui permet au New Deal, alors essouflé, de sortir définitivement de la crise. Cependant, les tendances actuelle suggèrent que le Japon n'a pas tant résolu les fragilités structurelles héritées des années 1990 (désendettement du secteur privé, démographie, retard de productivité, dette publique parmi les plus élevées des économies avancées).


L'image du ciel nuageux traversé d'un rayon de soleil léger, empruntée à un ancien cadre de la Banque du Japon, résume assez bien ce moment : ni la tempête des années 1990, ni le grand beau temps promis par les records boursiers, mais quelque chose d'intermédiaire, fragile, et dont la suite dépendra largement de facteurs que Tokyo ne maîtrise pas comme le prix du pétrole, la politique de la Réserve fédérale américaine, ou encore la trajectoire d'un conflit au Moyen-Orient loin des côtes japonaises.


Ce moment de bascule offre un contraste utile avec celui que traverse, au même instant, la Corée du Sud voisine. Là où le Japon interroge une reprise ambiguë après trente ans de stagnation, la Corée du Sud connaît, en cette même année 2026, une exubérance presque inverse : un KOSPI porté par les géants de la mémoire et de l'intelligence artificielle, suspendu à plusieurs reprises par des coupe-circuits tant sa progression est rapide, et une nouvelle donne politique après l'élection de Lee Jae-myung. Un boom, cette fois, qui pose une tout autre question : celle de savoir où s'arrête l'optimisme légitime et où commence la bulle. C'est cette histoire, et ce qu'elle doit — ou ne doit pas — à celle du Japon, que le second article de ce diptyque se proposera d'explorer.

 

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