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Actualités Géopolitiques

L'invariable

L’insulte de trop : comment les “cafards” défient l’élite indienne

Foule de manifestants assis dans une avenue arborée, drapeaux indiens et bleus levés, lors d’une manifestation à Delhi Ramban123

Le 15 mai 2026, le président de la cour suprême de l’Inde Surya Kant qualifiait les jeunes indiens soupçonnés de détenir de faux diplômes de “cafards” et de “parasites.” Le lendemain, le “parti du peuple des cafards” était créé et un mois après, la jeunesse indienne descendait dans la rue, à Delhi, Mumbai et Calcutta. 

Le fondateur du Cockroach Janta Party s’appelle Abhijeet Dipke (31 ans), diplômé en relations publiques à l’université de Boston aux Etats-Unis. En quelques semaines, le compte instagram du CJP (“le parti des cafards”) comptait déjà plusieurs millions de vues avec une diffusion virale. Le compte du Cockroach Janta Party enregistre aujourd’hui un peu plus de 25 millions d’abonnés. Le compte Instagram de Dipke compte quant à lui aujourd’hui, un peu plus de 6 millions d’abonnés, un nombre comparable à celui du compte d’Emmanuel Macron. Ces statistiques sont importantes car elles reflètent le statut actuel de celui qui, il y a quelques mois, n’était encore qu’un simple citoyen indien. Spécialiste de la communication politique, il est aujourd’hui érigé au rang de figure nationale.


A l’origine du mouvement, la revendication principale concernait la démission du ministre de l’éducation. En juillet 2026, un mois après le début des protestations, le ministre indien de l’éducation Dharmendra Pradhan démissionnait officiellement, événement perçu comme une victoire symbolique par le CJP. Seulement, le ministre qui lui succède, Pralhad Joshi, est membre du BJP, le parti de Narendra Modi. C’est pour cela que le Parti du Peuple des Cafards maintient une posture vigilante à son égard.

Le principal lieu de rassemblement se trouve sur la place de Jantar Mantar en plein coeur de New Delhi. Situé à proximité du centre d’affaires de Connaught Place et du parlement indien, elle est utilisée par la jeunesse indienne depuis les années 1990 pour faire entendre ses revendications. Son désavantage le plus conséquent reste son caractère prévisible, qui permet aux autorités de s’organiser à priori des manifestations plus facilement. 

Cette cote de popularité du mouvement des cafards qui bondit commence à inquiéter le BJP, parti de l’actuel premier Ministre indien au pouvoir depuis 12 ans désormais Narendra Modi, après une réélection en 2024.


Le parallèle avec les récentes protestations françaises semble logique. Il se trouve dans les revendications, principalement autour des questions concernant le système éducatif de ces deux pays. La jeunesse indienne dénonce un mépris généralisé à l’égard d’une très vaste majorité d’étudiants. La crise des débouchés professionnels et des examens est bien réelle. Près de 40% des diplômés entre 15 et 25 ans est aujourd’hui au chômage, selon un article publié par la BBC en mars 2026.

La répression du mouvement des cafards ne s’est pas limitée au déploiement de forces de l’ordre dans la rue. Les trains et métros de Delhi ont été coupés, internet fait aussi l’objet de coupures intentionnelles et un confinement policier strict a été établi. Dipke, à la tête du mouvement, fait l’objet d’un harcèlement judiciaire permanent.

Il existe aussi d’autres points revendiqués par le CJP qui ne sont pas partagés par les protestations françaises. C’est le cas notamment de la corruption et des scandales autour des concours nationaux, en particulier autour du concours de médecine (le NEET-UG), le dernier en date, touché par une fuite massive des sujets d’examens. Le concours a alors été décalé d’un mois.


A cause des changements de sujets soudains, le désespoir s’est installé. Kahaan Patel, adolescent de 17 ans, a sauté du sixième étage de son appartement familial dans la ville d’Ahmedabad. Kahaan fait partie de la douzaine d’étudiants qui, à cause de la pression et le stress, ont fait le choix de s’ôter la vie selon Reuters. A la suite de ce scandale, Dharmendra Pradhan, le désormais ex-ministre de l’éducation, a décidé de démissionner.


En réponse à ces événements, Narendra Modi et son gouvernement ont déployés une politique de “tolérance zéro” pour les tricheurs. Jusqu’aujourd’hui aucune sanction ne leur était prévue. Les peines encourues vont désormais de 5 à 10 années de prison et de 55 000 à 1,1 million d’euros d’amende.


Dans un pays de 1.5 milliards d’habitants encore régi par un système de castes très prononcé, avec une classe moyenne réduite, les études sont pour beaucoup l’unique moyen de mobilité sociale. Seulement, avec la population du monde la plus importante, ce système éducatif est aussi le vecteur d’une hypercompétitivité particulièrement anxiogène.

Le parallèle avec la France mérite alors d’être posé, à condition de ne pas confondre des mouvements aux causes différentes. Les mobilisations françaises contre la réforme des retraites, le mouvement des Gilets jaunes et les protestations qui ont suivi la mort de Nahel en 2023 ne répondent ni aux mêmes déclencheurs ni aux mêmes revendications que la mobilisation indienne. Une comparaison pertinente doit néanmoins examiner des questions communes : la défiance envers les institutions, le sentiment de ne pas être entendu, les inégalités de traitement et la manière dont les autorités répondent à la contestation.


A l’instar de la France avec les gilets jaunes ou les mouvements sociaux lycéens, ce qui était initialement des mouvements aux causes uniques ont finis par se généraliser. En Inde, le mouvement des cafards originellement centralisé autour des questions d’éducation et d’accès à l’emploi, s’est emparé depuis octobre 2026, d’un problème encore plus large : celui de la fraude électorale. 130 millions de personnes auraient été radiées des listes éléctorales, selon une enquête du quotidien Indian Express. 

Accusations formellement niées par la comission.


Le président de la comission éléctorale Gyanesh Kumar, chargé de préserver la déontologie de l’institution aurait mis à l’écart, entre le mois d’octobre 2025 jusqu’au mois d’août 2026, deux des trois commissaires des prises de décisions de l’institution.


Abhijeet Dipke et plusieurs autres syndicats ont alors appelés à manifester. Après cet appel, le chef du CJP s’est fait arrêter alors qu’il se trouvait dans un avion en direction de la capitale, New Delhi. Tous sont unanimes et réclament la démission du président de la comission éléctorale, Gyanesh Kumar. Après la détention de Dipke, le Cockroach Janta Party a réagi sur les réseaux sociaux, qualifiant le régime de Modi de “dictature”. Il est vrai que lorsque des autorités nationales s’en prennent au vote, la remise en question de l’ordre démocratique est légitime.


Aujourd’hui, même si Dipke est libre, deux de ses bras droits sont encore détenus. Ashutosh Ranka (porte parole du Cockroach Janta Party) et Saurav Das (porte parole en chef) sont encore derrière les barreaux. Abhijeet Dipke a d’ailleurs souligné la bravoure de ses deux amis dans un communiqué publié sur instagram.

 “Il y a quelques années, Ashu (son ami) avait un job très important à Londres. Il gagnait des millions. Saurav vivait une belle vie, il écrivait des articles à propos du système juridique hindi. Ils avaient toutes les raisons pour continuer de vivre les vies qu’ils avaient construites. Mais ils ont choisi de tout lâcher pour faire de l’Inde un pays meilleur.” 


En définitive, ce mouvement des cafards reflète les fractures de la société indienne, caractérisée par une défiance institutionnelle prononcée de sa population, qui, malgré le système de castes dans lequel elle vit, arrive à s’unir par dizaine de milliers dans les rues des plus grandes villes du pays. C’est un mouvement qui a su se généraliser, se structurant de plus en plus comme une force politique de poids dans le jeu politique indien. Avec l’extrême violence dont sont victimes les manifestants, par les interdictions de déployer la “tiranga” (drapeau indien) dans les manifestations, il est légitime de se demander si l’Inde est véritablement, comme l’affirme Narendra Modi, la “mère de la démocratie.” 

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