République socialiste à parti unique (Vietnam), monarchie constitutionnelle (Cambodge et Thaïlande), république présidentielle (Indonésie), union fédérale militaire (Birmanie), république communiste (Laos), républiques unitaires avec un régime démocratique présidentiel (Philippines) ou parlementaire autoritaire (Singapour), monarchie islamique malaise ou sultanat (Brunei), république démocratique semi-présidentielle (Timor oriental) quelle est donc cette organisation que l’on appelle l’ASEAN et qui regroupe 11 pays d’Asie du Sud-Est avec presque autant de systèmes politiques différents ?
Créée en 1967 par l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande et les Philippines, puis rejoint ensuite Brunei (1984), le Vietnam (1995), le Laos et la Birmanie (1997), le Cambodge (1999), et depuis le 26 octobre 2025 le Timor oriental, l’ASEAN, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est, a été fondée dans un contexte de guerre froide pour stimuler la croissance des pays de la région et créer un espace de paix entre ces pays en tensions.
Avant l’ASEAN, deux associations sont créées en amont : l’Association d’Asie du Sud-Est (ASA) en 1961, regroupant la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande ainsi que le Maphilindo en 1963 comptant en son sein la Malaisie, les Philippines et l’Indonésie. En raison de tensions territoriales entre les Philippines et la Malaisie sur la souveraineté du Sabah, l’ASA se retrouve bloquée dès sa naissance. Plus tard, c’est le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Thanat Khoman, qui débloquera la situation en proposant à l’Indonésie de rejoindre leur rang pour créer une zone de coopération plutôt que de rester dans ces conflits.
Suite à l’indépendance de Singapour en 1965 après avoir été exclue de la Fédération de Malaisie qu’elle avait pourtant rejointe en 1963, la cité-état se trouvait dans une situation sensible. Sans ressources naturelles et au milieu d’un environnement hostile prompt aux tensions territoriales, à la guerre au Vietnam, et à la montée des mouvements communistes partout dans la région, Singapour avait besoin de sécurité pour assurer son existence. C’est dans ce contexte de fortes tensions en Asie du Sud-Est que les cinq pays (Malaisie, Philippines, Thaïlande, Indonésie et Singapour) se réunissent à Bangkok et signent le 8 août 1967 la Déclaration de Bangkok, institutionnalisant l’ASEAN et avec comme volonté de respecter la Charte des Nations Unies (CNU).
De surcroit, avant l’élargissement, les pays fondateurs de l’ASEAN avaient établi leur souhait de protéger les identités nationales et les souverainetés de chaque État. Pour ce faire, les chefs d'État ou de gouvernement se réunissent deux fois par an dans un sommet qui a lieu dans le pays qui assure la présidence de l’ASEAN : c’est l’organe décisionnel. Il est assuré par un comité qui réunit les ministres des Affaires étrangères, eux aussi se réunissent deux fois par an. L’organe décisionnel de l’ASEAN, coordonne trois comités autour des thématiques économiques, culturelles et sécuritaires.
Enfin, l’ASEAN est composé d’une seule institution permanente basée à Djakarta, composée de 270 membres, qui est son Secrétariat. Dirigé par un Secrétaire général élu pour une durée de cinq an, le budget annuel du Secrétariat est fixé à 2 millions de dollars pour tous les pays membres, et sur la base de l’économie la plus faible des pays membres.
Depuis 1997, l’ASEAN comprend trois membres supplémentaires, que l’on appelle ASEAN plus Trois (APT), à savoir la Chine, le Japon et la Corée du Sud afin de renforcer le libre-échange et la coopération culturelle, politique et sociale entre les pays de la région. Selon l’ASEAN, le commerce bilatéral entre l’ASEAN et l’APT a atteint 1 200 milliards de dollars en 2024, et les Investissements directs étrangers (IDE) ont atteint 44,4 milliards de dollars.
L’élargissement à d’autres membres comprend aussi un volet avec l’Inde, l’Australie, la Nouvelle Zélande, et Taïwan que l’on regroupe sous le nom de RCEP, ou Regional Comprehensive Economic Partnership, le partenariat économique régional global, actif depuis le 1er janvier 2022. Né pour stimuler davantage les investissements et les échanges entre les pays signataires, le RCEP renforce le CPTPP (Comprehensive and Progressive Agreement for Trans Pacific Partnership), Partenariat transpacifique global et progressiste, qui lui a vu le jour après le retrait des États Unis du TPP (Accord de partenariat transpacifique) sous Donald Trump en 2017. Effectivement, alors que le président Obama avait mené une politique favorable à l’ouverture de Washington vers la zone Indopacifique pour faire contrepoids à la Chine, le 45e président américain y a mis fin pour protéger les intérêts des travailleurs américains avait-il justifié.
La multiplication d’accords internationaux d’investissement par les pays membres de l’ASEAN témoignent de l’engouement autour de la région et de son attractivité croissante aux yeux du monde. En effet, les pays de l’ASEAN avaient signé un ensemble comprenant 221 accords de libre-échange (ALE) incluant des clauses d'investissement, auxquels s'ajoutent 287 traités bilatéraux d'investissement conclus avec des pays extérieurs à l’ASEAN.
Alors que les flux d’IDE reculent à échelle mondiale (-11% en 2024), les flux d’IDE en direction des pays de l’ASEAN ont quant à eux progressé de 8%, représentant un équivalent de 226 milliards de dollars sur la même année 2024. Selon le rapport sur les investissements de l’ASEAN de 2025, les flux d’IDE vers l’Asie du Sud-Est représentaient 130 milliards de dollars par an ces dix dernières années. Désormais, ceux-ci ont explosé pour valoir plus de 200 milliards par an. Ces nombreux IDE s’expliquent par la multiplication des projets d’investissements dans la région.
Comptant pour 6,3% du PIB mondial en 2024, et avec une population estimée à 686 millions d’habitants, l’ASEAN croît de manière significative sur la scène internationale comme une place économique sur laquelle miser. Depuis 2018, les pays de l’ASEAN concentrent 10% des Investissement directs étrangers (IDE), grâce à une intégration dans la mondialisation réussie par ces anciens « tigres asiatiques » qui ont su attirer des capitaux étrangers et ouvrir leurs frontières, tout en basant leur croissance sur un faible coût de production.
L’ASEAN est aujourd’hui la cinquième économie du monde, et un espace où un tiers du commerce mondiale transite dans la région, par la mer de Chine méridionale. Selon la mission américaine auprès de l’ASEAN, « Les perspectives de croissance de la région sont prometteuses, car près des deux tiers de ses 700 millions d'habitants ont moins de 30 ans. », tout en ayant une économie numérique qui devrait atteindre 2 000 milliards de dollars à l’horizon 2030.
Selon Yann Frollo de Kerlivio, directeur de zone ASEAN Océanie pour Business France « 99 % de droits de douane supprimés entre États membres, l’ASEAN constitue aujourd’hui un espace intégré d’opportunités pour les entreprises françaises ».
Relations entre l’UE et l’ASEAN :
Les relations entre l’UE et l’ASEAN existent depuis 1977, lorsque les deux entités deviennent partenaire de dialogue. Trois ans plus tard, ils institutionnalisent leur relation à Kuala Lumpur lors de la signature de l'Accord de coopération. Plusieurs plans d’action (Bandar Seri Begawan (2013-2017), ASEAN-UE (2018-2022) et Plan d'action pour la mise en œuvre du Partenariat stratégique ASEAN-UE (2023-2027)) sont autant de mécanismes témoignant de la volonté de travailler étroitement au rapprochement entre les institutions pour créer un cadre équitable et favorable aux échanges et à la stabilité.
D’après le Conseil de l’Europe, les échanges de marchandises entre l’UE et l’ASEAN ont augmenté de 67% les dix dernières années, pour s’établir à 258,8 milliards d’euros, répartis à 94,3 milliards d'euros pour les exportations et 164,5 milliards d'euros pour les importations. Les importations de l’UE ont augmenté de 90% là où ses exportations ont progressé de 37%.
Les deux organisations échangent principalement des produits textiles, des produits chimiques, des machines et appareils ainsi que du matériel de transport. Le Viêt Nam, Singapour, la Malaisie, la Thaïlande et l’Indonésie sont les cinq pays qui absorbent 90% des échanges avec l’UE.
L’ASEAN et l’UE ont travaillé pour augmenté les échanges de services, qui ont crû de 146% entre 2013 et 2023 pour s’élever à 132 milliards d’euros. Singapour représente à elle seule 60% des échanges de services, alors que le Viêt Nam et les Philippines ne représentent que 6 % de ces échanges.
Cette explosion des échanges de services entre l’UE et l’ASEAN se concentre autour de secteurs précis comme les transports, les télécommunications, l’informatique et l’information ou encore les services de conseil en gestion et services professionnels comme avec la Team France Export.
Finalement, avec près de 20 milliards d’IDE en 2024, et avec un commerce bilatéral de marchandises estimé à 320,19 milliards USD en 2025, l’UE est le troisième investisseur auprès des pays de l’ASEAN, derrière les États-Unis et la Chine.
ASEAN-Chine : quelle relation ?
La relation entre l’ASEAN et la Chine a commencé en juillet 1991, lorsque le ministre des Affaires étrangères de la République populaire de Chine Qian Qichen a assisté à la séance d'ouverture de la 24e réunion ministérielle de l’ASEAN à Kuala Lumpur. Avec les réformes d’ouverture sous Deng Xiaoping, l’ASEAN et la Chine ont constamment renforcé leur relation, malgré un certain nombre de tensions en mer de Chine méridionale.
Depuis 2009 la Chine est le premier partenaire commercial de l’ASEAN, et l’ASEAN est le premier partenaire commercial de la Chine depuis 2019. Sur la seule année 2024, les échanges de marchandises entre les deux partenaires ont atteint 772,4 milliards de dollars, soit 20,1 % du commerce total de l’ASEAN. Pékin est d’ailleurs le troisième pays investisseur au sein de l’Association, avec des IDE totaux s’élevant à 19,3 milliards de dollars en 2024.
Si la position de la Chine semble ancrée depuis une quinzaine dans la région, les efforts se sont renforcés, notamment depuis le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) et la première guerre commerciale menée par le président américain pour « Rendre l'Amérique à nouveau grande » (traduction du sigle « MAGA », « Make America Great Again »).
En effet, pour réagir à la politique américaine, la Chine s’est tournée vers de nouveaux partenaires issus des pays émergents, proches d’elle, comme les pays de l’ASEAN. Pour contourner les barrières douanières américaines, les entreprises chinoises ont délocalisé une partie de leur production dans les pays émergents, réorganisant totalement la chaîne de production. Christine Pelletier explique que ces dernières années un mouvement de « de-risking » s’est emparé les entreprises chinoises pour « sécuriser leurs approvisionnements et les chaînes de production ». Grâce à ces restructurations, les pays de l’ASEAN ont pu augmenter leur production, ce qui a favorisé leur capacité d’exportation de biens manufacturés.
D’une part, les retombées pour les pays de l’ASEAN sont positives. Symbole de ces bénéfices, les flux d’IDE en direction de l’ASEAN sont supérieurs aux autres pays émergents du reste du monde. D’autre part, la stratégie employée par les entreprises chinoises est aussi bénéfique pour l’économie de la Chine. Effectivement, toute la réorganisation géographique des chaînes de production des entreprises chinoises a eu pour conséquence d’augmenter les exportations vers la Chine, mais aussi d’importer plus de produits en provenance de Chine.
De plus, si la Chine exporte davantage ses produits intermédiaires vers les pays d’Asie du Sud-Est, pour ensuite les exporter en Europe et aux États-Unis, les pays de l’ASEAN ont pu monter en gamme en devenant aussi une plaque tournante pour les exportations. Néanmoins, le surplus de produit chinois peut tenter les pays de l’ASEAN à protéger leurs économies et leurs marchés par des mesures protectionnistes face à un afflux trop important de produits chinois.
ASEAN-USA : quelle relation ?
Depuis 1977, les États-Unis et l’ASEAN ont débuté des relations de dialogue, faisant aujourd’hui de Washington le premier investisseur de la région, avec 42,13 milliards de dollars investis dans les pays de l’ASEAN, soit 18,64% des IDE totaux pour la région. La Maison Blanche est aussi le deuxième partenaire commercial de l’ASEAN, avec 453,19 milliards de dollars de volume échangé. Les relations économiques bilatérales entre les deux acteurs sont encadrées depuis 2006 par l'Accord-cadre sur le commerce et l’investissement (TIFA), permettant de poser un cadre légal favorable aux échanges économiques entre les États-Unis et l’ASEAN. En 2008, les États-Unis ont été le premier pays au monde à nommer un ambassadeur auprès de l’ASEAN, qui, en 2011, est devenu résident auprès de l’ASEAN.
Lors de la présidence d’Obama, les dirigeants des États-Unis et de l’ASEAN se sont réunis à Sunnylands pour annoncer l'initiative US-ASEAN Connect. En réaction, des sites dit « Connect » sont devenus opérationnels, donnant un meilleur accès à l’information et à certaines ressources comme les affaires, l’énergie, l’innovation et les politiques publiques
De plus, l’aide au développement américain pour l’ASEAN est encadrée par le programme IGNITE (Croissance inclusive dans l’ASEAN par l’innovation, le commerce et le commerce électronique), mis en service depuis 2024.
Selon la mission américain auprès de l’ASEAN, l’ASEAN et les États-Unis ont élevé leurs relations au rang de partenariat stratégique global en 2022, ce qui a permis à Washington de mettre en place un Plan d’action entre 2021 et 2025. Les investissements et échanges commerciaux entre les États Unis et l’ASEAN permettent actuellement de soutenir près de 630 000 emplois en Amérique, tout
en ayant des échanges de biens et services équivalent à 500 milliards de dollars en 2023. Par ailleurs, en tant que premier investisseur étranger dans la région, plus de 6.000 entreprises américaines sont installées sur le territoire.
Malgré tout, le dernier sondage de l'Institut ISEAS-Yusof Ishak souligne le changement de perception que la population sud-asiatique a de la Chine et des États-unis. En effet, selon le sondage rapporté par Legrandcontinent, 52% des habitants de la région préféreraient s’aligner sur Pékin plutôt que Washington, contre 48 % en 2025. Le sondage met en avant que le nombre de personnes méfiantes à l’égard des relations entre leur pays avec les États-unis a doublé, passant de 14,2 % à 29,5 %, là où à l’inverse 56 % des sondés pensent que leur relation avec la Chine va s’améliorer dans les trois prochaines années, contre 33% des gens pour les États-Unis.
Le sondage explique que les tarifs douaniers imposés par les États-unis aux pays de l’ASEAN ont fortement touché le secteurs textile et l’exportation de produits finis, alors même que ces pays sont parmi les plus pauvres au monde, mais touchés par les plus forts tarifs douaniers. Le Cambodge, le Laos ou encore le Vietnam ont subi des sanctions s’élevant à 40% sur leurs exportations en direction des États-Unis.
Limites de l’ASEAN :
Finalement, d’après les objectifs de départ fixés par les pays fondateurs, l’ASEAN a réussi à créer un espace de paix et de stabilité entre des pays aux cultures, religions et moeurs différentes. De plus, les pays du RDM sont de plus en plus attirés par cette région du monde en plein essor, comme en témoigne la sa croissance de 4% en 2025, soit une croissance 25% supérieure à la moyenne mondiale. Nous l’avons énoncé au début de notre article, la multiplication des ALE, le foisonnement d’IDE, la délocalisation d’entreprises chinoises, ainsi que la suppression de barrières douanières entre les pays, sont autant de facteurs favorables pour stimuler la croissance et faire de l’Asie du Sud-Est une plaque importante pour développer des business.
Néanmoins, le poids diplomatique de l’ASEAN dans la résolution de ses conflits internes et externes reste limité. D’un point de vu interne, les pays de l’ASEAN peinent à trouver des solutions efficaces dans la résolution de la guerre civile birmane. En effet, malgré l’élaboration d’un plan en cinq points par l’Association, la junte militaire au pouvoir ne l’a jamais appliqué.
De plus, l’ASEAN n’arrive pas à trouver de solutions dans les conflits en mer de Chine à propos des eaux territoriales opposant les Philippines et la Chine. Selon Éric Mottet, Directeur de recherche, Chaire de recherche en études Indo-Pacifiques (CREIP) de l’Université Laval, la culture du consensus et des négociations - que l’on appelle « ASEAN way »- prônée par les pays de l’ASEAN, bloque la prise de décisions. De ce fait, le principe de non ingérence a valeur absolu et ne peut être remis en cause, « sauf exception avec le coup d’État de 2021 en Birmanie », rappelle Éric Mottet.
De surcroit, la recherche de consensus est si bien ancrée au sein de l’ASEAN que l’absence d’exécutif - même au sein du Secrétariat- empêche l’Association de bénéficier d’une expertise réelle et d’une « mémoire institutionnelle ». Cette fragilité est à l’image de son principe de non ingérence et l’empêche de régler des différends inter-étatiques.
Malgré cela, le Directeur de recherche met en avant le climat de confiance qui s’est mis en place au sein de l’institution au fil des ans et qui donne à l’ASEAN un poids diplomatique pour permettre à ces pays de parler d’une seule et même voix et ce, même si les systèmes politiques des pays sont différents.