Le 28 juillet 2026, le KOSPI recule de 10,84 %. Le lendemain, il recule à nouveau, déclenchant un coupe-circuit deux jours de suite pour la première fois de l'histoire de la Bourse de Séoul. Sur l'ensemble du mois, l'indice perd plus de 33 % de sa valeur, avant de regagner plus de 16 % en une seule séance le 31 juillet. Samsung Electronics et SK Hynix, les deux poids lourds de la cote coréenne et fournisseurs mondiaux de mémoire pour l'intelligence artificielle, sont au cœur de ce mouvement. Ils avaient porté le KOSPI à un sommet historique quelques semaines plus tôt, avant de plonger avec lui, et de remonter dans ces semaines tourmentées.
Cet épisode pose une question fondamentale pour bien connaitre la péninsule : La Corée du Sud vit-elle un boom économique réel, porté par des entreprises leaders mondiaux, ou une envolée spéculative alimentée par l'endettement de la population ? Pour y répondre, il faut remonter en arrière, à l’après guerre. En effet, quand nous voyons qu’en 1960 la Corée du Sud affiche un PNB par habitant de 79 dollars, et figure alors parmi les économies les moins avancés de la planète, et que soixante ans plus tard, elle est devenue la onzième économie mondiale; nous comprenons qu’il y a matière à étudier. La trajectoire de la Corée du Sud, très tourné vers l’industrie, s’est progressivement tourné vers l’économie financière et culturel, afin de se diversifier au fil des crises qui ont traversé son histoire récente. C'est cette histoire queque cet article propose de retracer.
Au sortir de la guerre de Corée (1950-1953), la Corée du Sud est l'un des pays les plus pauvres de la planète, comparable en termes de revenu par habitant au Cameroun ou à l'Indonésie, et figure alors parmi les pays les moins avancés recensés par les institutions internationales. Le jeune régime de Syngman Rhee dépend alors presque entièrement de l'aide américaine, dans un contexte de guerre froide dans lequel la péninsule représente un intérêt géostratégique majeur pour Washington contenir l'expansion communiste en Asie, à la frontière immédiate de la Corée du Nord. Entre 1945 et 1971, les États-Unis prêtent au total 3,8 milliards de dollars à la Corée du Sud. Cette aide américaine finance la reconstruction du pays, mais pas encore son industrialisation à proprement parler, qui s’appuie alors sur un tissu d'entreprises locales héritières de la période coloniale japonaise. Notons toutefois que cet héritage reste débattue, en Corée du Sud, où la question s'inscrit dans un débat plus large et parfois sensible sur l'héritage de la colonisation : Une lecture y voit une continuité directe avec l'industrialisation forcée imposée par le Japon pour ses propres besoins économiques et militaires. Une autre situe plutôt la naissance des grands groupes industriels, les chaebols, dans la période qui suit la libération de 1945 : le gouvernement militaire américain, puis le régime de Syngman Rhee, privatisent alors les anciennes entreprises japonaises abandonnées sur place, des biens dits « ennemis » (적산), au profit d'entrepreneurs locaux souvent déjà bien connectés politiquement. La fondateur de Samsung reprend ainsi le grand magasin japonais Mitsukoshi de Séoul, qui deviendra l'enseigne Shinsegae, tandis que SK naît de la reprise d'une usine textile japonaise liée au groupe Shibusawa. Sur environ 2 700 entreprises ainsi privatisées, une quarantaine seulement subsistent aujourd'hui : les chaebols qui en sont issus sont donc une exception plutôt qu’une règle. Le mot chaebol (財閥) s'écrit d'ailleurs avec les mêmes caractères que zaibatsu en japonais, littéralement « clique de richesse », qui souligne une proximité linguistique qui n'est pas un hasard, quelle que soit la lecture historique retenue.
De la même façon que le New Deal de Rossevelt ou de la reconstruction du Japon d’après guerre; c’est une guerre, cele du Vietnam, qui vont fournir aux chaebols le capital pour se développer. Entre 1964 et 1973, la Corée du Sud envoie environ 320 000 soldats aux côtés des Américains, le deuxième contingent étranger après les États-Unis eux-mêmes, en échange d'une aide économique et de contrats représentant plus de 5 milliards de dollars. Le parallèle avec le Japon est explicite dans les têtes de l'époque : un industriel coréen déclare en 1966 au magazine américain Business Week que les Japonais ont fait de l'argent, et que c'est maintenant au tour de la Corée. Ces contrats permettent aux futurs chaebols de partciper aux grands chantiers de construction et de logistique internationaux, qui trouva notamment un débouché majeur au Moyen-Orient. À cela s'ajoute, en 1965, un traité de normalisation avec le Japon, qui verse 800 millions de dollars de prêts et de dons, considéré comme une forme de compensation de la période coloniale.
Ces afflux de devises alimentent directement l'ambition industrielle du régime de Park Chung-hee (1961-1979), arrivé au pouvoir par un coup d'État militaire. Ses plans quinquennaux successifs orientent le crédit bancaire, nationalisé, vers des secteurs jugés stratégiques, à l'image du modèle japonais du MITI décrit dans le premier article de ce diptyque. Le 12 janvier 1973, Park annonce un virage vers l'industrie lourde et chimique (acier, construction navale, pétrochimie, électronique), avec un objectif chiffré de 10 milliards de dollars d'exportations annuelles au début des années 1980. La motivation n'est pas seulement commerciale, elle est aussi militaire, dans un contexte où le président Nixon réduit en 1971 le nombre de soldats américains stationnés en Corée, poussant Park à vouloir une base industrielle capable de produire ses propres armements, pour sa nationale doctrine d'autodéfense. Le cas de POSCO, le futur géant sidérurgique, illustre ce mécanisme : quand Park veut lancer une sidérurgie nationale à la fin des années 1960, la Banque mondiale refuse de la financer, la jugeant irrationnelle pour le niveau de développement du pays. Ce sont finalement les réparations de guerre japonaises issues du traité de 1965 qui financent le projet, avec l'appui d'une expertise technique japonaise. POSCO ouvre son premier haut-fourneau en 1973 et devient en une décennie l'un des sidérurgistes les plus efficaces au monde. Cette même politique fait naître, entre 1973 et 1979, les chantiers navals de Hyundai Heavy Industries, Daewoo Shipbuilding et Samsung Heavy Industries, qui s'appuient directement sur l'acier produit par POSCO.
Le modèle économique bâti par Park survit à sa mort en 1979 et se poursuit sous son successeur Chun Doo-hwan, jusqu'au mouvement démocratique de juin 1987, qui met fin à près de trois décennies de régimes autoritaires et fait élir le chef de l’État pat des élections au suffrage universel direct. Cependant cette bascule politique majeure ne change pas immédiatement le modèle économique du pays, car les chaebols continuent de dominer, l'État continue de piloter le crédit, et la croissance à deux chiffres se poursuit jusqu'au milieu des années 1990. Ce qui change en 1987, c'est le rapport de force social. Dans les semaines qui suivent la victoire politique du mouvement démocratique, une vague de grèves sans précédent déferle sur le pays : entre le 17 juillet et le 25 août 1987, on compte 1 064 conflits du travail, contre une moyenne de 200 par an la décennie précédente. Près de 2 800 syndicats indépendants naissent en un an, rassemblant plus de 500 000 membres, y compris au sein même des chaebols : 24 000 ouvriers des chantiers navals Hyundai à Ulsan, 15 000 mineurs de charbon. C'est la fin d'un système de contrôle quasi militaire de la main-d'œuvre, organisé jusque-là conjointement par le ministère du Travail et un syndicat unique inféodé au régime. Cette nouvelle capacité de négociation collective marque durablement les années suivantes, sans remettre en cause, dans l'immédiat, l'architecture industrielle du pays.
Dix ans plus tard, à l'été 1997, la crise financière asiatique, partie de Thaïlande, se propage à la Corée du Sud. Le won s'effondre sur le marché des changes. Un seul chiffre suffit à mesurer l'ampleur de la panique : la capitalisation boursière de Samsung Electronics passe de 6,75 milliards de dollars en octobre 1997 à 2,4 milliards fin décembre, soit une chute de près de deux tiers en moins de moins de trois mois. Face au risque de défaut de paiement, le FMI, la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement et les pays du G7 assemblent en urgence un plan de sauvetage de 58,4 milliards de dollars, le plus important jamais accordé par le FMI à cette date.
L'élection présidentielle du 18 décembre 1997, en pleine négociation avec le FMI, porte au pouvoir Kim Dae-jung, ancien dissident emprisonné sous les régimes militaires et futur prix Nobel de la paix. Sa position évolue nettement entre la campagne et l'exercice du pouvoir : candidat, il critiquait l'ouverture financière totale exigée par le Fonds monétaire international ; treize jours après sa victoire, il s'y rallie sans réserve, promettant d'ouvrir le marché coréen aux investisseurs étrangers. Une fois investi, en février 1998, il crée une commission tripartite réunissant gouvernement, patronat et syndicats, pour tenter de faire adopter les réformes par le dialogue social plutôt que par décret Sous la pression du FMI, les cinq plus grands chaebols doivent échanger des filiales entre eux pour se recentrer sur leur cœur de métier, dans le cadre d'une politique surnommée le « Big Deal ». Hanbo et Haitai font faillite, Daewoo Motors est vendu à l'américain General Motors, et Daewoo lui-même, deuxième chaebol du pays avant la crise, est finalement démantelé en 1999-2000. C'est aussi ce Big Deal, et non une politique de diversification délibérée, qui reconfigure l'industrie des semi-conducteurs coréenne : en 1998-1999, LG doit céder de force son activité semi-conducteurs à Hyundai, donnant naissance à l'entreprise qui deviendra plus tard Hynix, puis SK Hynix en 2012, alors même que Samsung, elle, était déjà présente sur ce secteur depuis 1974, bien avant la crise.
Cette restructuration ne touche pas que les chaebols : elle se double, sur le marché du travail, d'une exigence explicite du FMI d'introduire de la « flexibilité », c'est-à-dire la possibilité pour les entreprises de comprimer les salaires et de licencier plus facilement les salariés jugés en surnombre. Les contrats à durée indéterminée cèdent alors largement la place à des contrats à durée déterminée, faisant apparaître, pour la première fois à cette échelle, une catégorie de travailleurs dits « non réguliers » (비정규직), moins protégés, plus précaires, et souvent moins bien payés à poste équivalent. Cette dualisation du marché du travail, née dans l'urgence de 1997-1998, structure encore aujourd'hui une bonne part des inégalités et de la précarité observées dans la société sud-coréenne.
C'est aussi dans l'urgence de la crise que naît, de façon cette fois largement délibérée, l'autre grand relais de croissance de la Corée du Sud des vingt-cinq années suivantes : les industries culturelles. Le cabinet de Kim Dae-jung les identifie dès 1998 comme un nouveau relais de croissance à part entière, pour diversifier une économie jusque-là trop dépendante de l'industrie lourde traditionnelle. Un plan de soutien à l'industrie Hallyu (한류) est lancé dès 1998, le budget consacré à la culture et au tourisme est doublé, et le mot lui-même, formé du caractère 韓 (Corée) et du caractère 流 (vague, flux), donnera son nom à ce qui deviendra la vague culturelle sud-coréenne : musique, séries, cinéma, cosmétiques. Le même gouvernement dérégule, la même année, l'importation de la culture populaire japonaise via une déclaration conjointe avec le Premier ministre japonais Keizo Obuchi, un geste d'ouverture significatif si peu de temps après la crise. Les résultats mettront du temps à se matérialiser à grande échelle : les exportations de contenus culturels coréens passent d'environ 180 millions de dollars en 1998 à 12 milliards de dollars en 2022, une réussite réelle mais qui, rapportée à un PIB coréen désormais proche de 1 900 milliards de dollars, reste d'une ampleur bien plus modeste que ce que certains chiffres circulant sur la Hallyu laissent parfois entendre.
Le pari culturel de Kim Dae-jung est un pari de long terme ; à court terme, c'est d'abord la thérapie de choc elle-même qui produit des résultats rapides. Après une contraction de 5,8 % en 1998, le PIB coréen croît de 10,2 % dès 1999, et le pays rembourse son prêt du FMI en août 2001, trois ans avant l'échéance prévue. Mais ce sursaut ponctuel masque, quand on prend du recul, une tendance de fond distincte : sur longue période, la croissance moyenne du pays ralentit sans discontinuer depuis les années 1980, où elle atteignait encore 10 % en moyenne annuelle, contre 8,1 % dans les années 1990, 4,7 % dans les années 2000, la décennie même de ce rebond, 2,9 % seulement dans les années 2010, puis 2,7 % depuis 2020, un niveau désormais inférieur à la moyenne de l'OCDE (3,2 %)). Le Korea Development Institute (KDI), principal institut public de recherche économique du pays, attribue directement ce ralentissement à un essoufflement de la productivité : entre les années 2000 et les années 2010, la croissance a reculé de 1,6 point de pourcentage, dont environ 67 % s'explique par le seul recul des gains de productivité. La Banque de Corée confirme ce diagnostic à l'échelle sectorielle : la croissance de la productivité du travail est passée de 5,4 % dans les années 1990 à 4,5 % dans les années 2000, un recul observé aussi bien dans l'industrie manufacturière que dans les services.
C'est dans ce contexte de ralentissement généralisé que s'inscrit, en creux, la réussite isolée de quelques champions industriels. Samsung Electronics, déjà numéro un mondial de la mémoire DRAM depuis 1992, devient leader mondial des écrans LCD dès 1995, lance sa gamme de smartphones Galaxy en 2009, et dépasse Nokia dès 2012 pour devenir le premier fabricant mondial de téléphones mobiles. Les chantiers navals nés dans les années 1970 prennent la première place mondiale à partir de 2000, avant de céder ce rang à la Chine en 2020 tout en restant leaders sur les segments à forte valeur ajoutée comme les méthaniers. Hyundai Motor, de son côté, passe du 11e rang mondial des constructeurs automobiles en 1999, au lendemain immédiat de la crise, au 3e rang en 2022, dépassant General Motors, Nissan et Stellantis. Cette vitrine industrielle ne reflète cependant pas la situation du reste de l'économie. Un sociologue de l'université Dong-A résume ainsi la période post-2008 : le modèle de croissance porté par les grandes entreprises exportatrices, construit dans les années 2000, atteint ses limites avec le recul du commerce mondial après la crise financière globale, ce qui explique directement, selon lui, la stagnation de la croissance, des exportations et de l'investissement dans les années 2010.
Au-delà de ces cycles macroéconomiques, la crise de 1997 laisse une empreinte sociale qui se prolonge bien au-delà de sa résolution financière. Vingt ans après, en 2017, une enquête du KDI menée auprès de 1 000 Coréens montre à quel point la cicatrice reste vive : 57,4 % des sondés désignent la crise du FMI comme la période la plus difficile de l'économie coréenne des cinquante dernières années, et 59,7 % estiment qu'elle a affecté négativement leur propre vie. Interrogés sur ses conséquences durables, 88,8 % lui attribuent l'aggravation du problème du travail non régulier, et 85,6 % celle des inégalités de revenus. Le grand quotidien Kyunghyang Shinmun résume la période d'après-crise ainsi : plutôt que de se refermer, la crise a installé une « normalisation permanente de la crise » (위기의 상시화) : restructurations continues, disparition de l'emploi à vie, explosion du travail non régulier, et surtout, contrairement à l'objectif affiché des réformes de 1997-98, un système économique centré sur les chaebols qui, vingt ans plus tard, s'est encore renforcé plutôt qu'affaibli.
La dualisation du marché du travail décrite plus haut ne naît d'ailleurs pas de rien en 1997 : elle se superpose à une première fracture, apparue dès 1987, entre grandes entreprises et PME. Une étude sur la structure du marché du travail coréen montre que ces deux lignes de fracture, celle entre grande et petite entreprise depuis 1987, et celle entre emploi régulier et non régulier depuis 1997 se recoupent et se renforcent mutuellement depuis plus de vingt ans. C'est cette double fracture, plus que la seule crise de 1997 prise isolément, qui nourrit aujourd'hui encore une bonne part du sentiment d'inégalité et de blocage social en Corée du Sud.
Ce sentiment de blocage social n'est pas qu'une abstraction : il se lit directement dans les statistiques de l'état civil. Le taux de fécondité coréen, qui s'élevait encore à 6,1 enfants par femme en 1960, s'effondre progressivement : 4,2 en 1970, 2,8 en 1980, 2,4 en 1984, avant de chuter à 0,72 en 2023, le niveau le plus bas jamais enregistré dans le monde. La population totale du pays décline depuis 2020. Cet effondrement est généralement attribué à un système économique qui laisse beaucoup de monde sur le bord de la route, à l'isolement social croissant, au manque de confiance dans l'avenir, ainsi qu'à la flambée des prix de l'immobilier (même source) - des causes qui font directement écho à la précarité et aux inégalités décrites plus haut. Fait notable pour 2026 : cette tendance montre depuis peu des signes d'inflexion. Le taux de fécondité est remonté à 0,75 en 2024 puis 0,80 en 2025, une deuxième année consécutive de hausse, portée par un effet de rattrapage post-pandémique et par des politiques natalistes gouvernementales ; les mariages, indicateur avancé des naissances futures, ont bondi de 14,8 % en 2024 puis de 8,1 % en 2025. Un frémissement encourageant, donc, mais qui reste très en deçà du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme), et trop récent pour inverser à lui seul des décennies de vieillissement accéléré.
Le déclin démographique n'est cependant pas le seul frein au potentiel de croissance du pays : un second facteur, plus spécifiquement financier, porte un nom consacré dans la finance internationale : le « Korea Discount ». Il désigne le fait que les actions coréennes se négocient durablement à des multiples de valorisation (ratio cours/bénéfices) inférieurs à ceux d'entreprises comparables ailleurs dans le monde, à rentabilité équivalente — un écart confirmé empiriquement par une étude portant sur 28 pays entre 2002 et 2016 (Source : ScienceDirect). La cause la plus souvent avancée tient à la structure même des chaebols, des conglomérats familiaux qui pèsent lourd dans l'économie du pays : Samsung et ses filiales représentaient à elles seules 2022 22,4 % du PIB coréen en 2022. Trois pratiques contribuent à cet écart, généralement désignées ensemble sous l'acronyme anglais « TPE » : orienter artificiellement des contrats vers des filiales détenues par la famille fondatrice, faire porter par les filiales rentables le risque de celles qui ne le sont pas, et transférer plus largement de la richesse d'une filiale à l'autre au bénéfice de cette même famille. Un autre mécanisme renforce ce système : les droits de succession, qui peuvent atteindre 50 à 60 % de la valeur des parts transmises aux héritiers d'une famille de chaebol, incitent paradoxalement les actionnaires de contrôle à maintenir le cours de leurs propres actions aussi bas que possible au moment des successions, via des participations croisées complexes et des dividendes volontairement réduits. Résultat concret, un taux de distribution de dividendes de seulement 19 % en 2021, l'un des plus faibles parmi les grandes places boursières mondiales, et deux tiers des entreprises coréennes cotées qui se négocient aujourd'hui en dessous de la valeur comptable de leurs actifs, contre moins de la moitié au Japon. C'est précisément ce phénomène, resté quasiment inchangé pendant deux décennies malgré plusieurs tentatives de réforme, que le supercycle boursier de 2024-2026 va commencer à ébranler.
C'est dans ce contexte de fragilités non résolues qu'un événement politique majeur rebat les cartes, la crise de la loi martiale décrétée par surprise par le président Yoon Suk-yeol en décembre 2024, puis sa destitution. L'élection anticipée du 3 juin 2025 porte au pouvoir Lee Jae-myung, candidat progressiste qui fait de la fin du Korea Discount une promesse de campagne centrale, avec 49,42 % des voix face à son rival conservateur Kim Moon-soo. Contrairement à ses deux prédécesseurs, dont les tentatives de réforme avaient été stoppées respectivement par la pandémie de Covid-19 et par sa propre destitution, Lee dispose d'une majorité au Parlement qui lui donne les moyens d'agir. Dès juillet 2025, le Parlement amende le Code du commerce pour élargir le devoir fiduciaire des dirigeants d'entreprise à l'ensemble des actionnaires, et non plus à la seule société, tout en renforçant les droits de vote des actionnaires minoritaires. Un « Comité spécial KOSPI 5000 » est même formé pour accélérer ces réformes, en écho à la promesse de campagne de Lee Jae-Myung de faire doubler l'indice.
De 2 831 points le jour suivant l'investiture de Lee, le 5 juin 2025, le KOSPI grimpe jusqu'à un sommet de 9 385,59 points le 19 juin 2026, une hausse de plus de 230 % en un peu plus d'un an, qui fait un temps de la Corée du Sud la sixième place boursière mondiale Deux moteurs se combinent, selon les analystes : le boom mondial de l'intelligence artificielle, qui profite directement à Samsung Electronics et SK Hynix, fournisseurs de mémoire pour les grands noms de l'IA comme Nvidia, et les réformes de gouvernance elles-mêmes, qui commencent à faire reculer le Korea Discount décrit plus tôt. Cette hausse repose toutefois sur une base étroite : Samsung Electronics et SK Hynix représentent à elles seules entre 40 et 50 % de la capitalisation totale du KOSPI, une concentration sans équivalent parmi les grandes places boursières mondiales.
Cette hausse s'accompagne d'un afflux massif d'argent des particuliers coréens, largement encouragé par le gouvernement lui-même dans le cadre de sa stratégie de réorientation de l'épargne des ménages, jusque-là concentrée dans l'immobilier, vers les marchés financiers. Une large part de cet argent est empruntée : l'encours des prêts sur marge, c'est-à-dire le crédit accordé aux investisseurs particuliers pour acheter des actions, garanti par les titres eux-mêmes, atteint des niveaux record au premier semestre 2026, en partie investi dans des ETF à effet de levier qui démultiplient les gains, mais aussi les pertes.
Cette fragilité se traduit très concrètement dans les mécanismes de sécurité de la Bourse de Séoul. Le « sidecar » suspend automatiquement les ordres programmés pendant cinq minutes lorsque les contrats à terme sur le KOSPI 200 varient de plus de 5 % ; le coupe-circuit, plus radical, interrompt l'ensemble des transactions pendant vingt minutes lorsque l'indice recule de plus de 8 %. L'année 2026 dépasse tous les records d'utilisation de ces deux mécanismes : au 30 juillet, le KOSPI a déclenché 43 sidecars et 9 coupe-circuits depuis le 1er janvier, contre un précédent record annuel de 26 sidecars établi en 2008, en pleine crise financière mondiale.
Cette fragilité prend un tour concret fin juillet 2026, dans un contexte de défiance plus large envers la valorisation mondiale du secteur de l'intelligence artificielle, déjà perceptible depuis l'entrée en bourse de SpaceX début juin et le repli des grandes valeurs technologiques américaines qui l'a suivie. Le 28 juillet, le KOSPI recule de 10,84 %, puis de 5,98 % supplémentaires le lendemain, déclenchant un coupe-circuit deux jours de suite pour la première fois de l'histoire de la Bourse de Séoul, en dépit d'un trimestre record pour SK Hynix mais inférieur aux attentes des marchés). Les investisseurs endettés, incapables de couvrir leurs positions, sont contraints de vendre, ce qui accentue la baisse. Sur l'ensemble du mois, le KOSPI perd plus de 33 %, un recul plus marqué que celui de la crise de 1997 (-27 %) ou de 2008 (-23 %). Le 31 juillet, jour de la rédaction de cet article, l'indice regagne plus de 16 % en une seule séance, porté par des résultats trimestriels supérieurs aux attentes chez Microsoft, Amazon et Meta.
Les fondamentaux de l'industrie, eux, restent solides sur longue période : le chiffre d'affaires de SK Hynix progresse de 85 % sur douze mois glissants, son bénéfice net de 189 %. Les réformes de gouvernance de Lee Jae-myung sont également actées, et non plus seulement annoncées. Mais l'amplitude du mouvement de juillet, porté par un endettement des particuliers concentré sur deux valeurs, illustre la difficulté à distinguer, à l'été 2026, l'optimisme fondé sur ces éléments de l'excès spéculatif.
Comme le Japon, la Corée du Sud de 2026 vit un moment de bascule qu'aucun des deux pays ne maîtrise entièrement. Mais l'histoire qui y mène est plus proche qu'il n'y paraît au premier regard. Le Japon sort, avec réticence et à son corps défendant, de trente ans de déflation ; la Corée, elle, a traversé depuis 1997 un ralentissement structurel tout aussi continu, documenté en partie III, tout en multipliant au passage des paris stratégiques souvent payants, la Hallyu, les semi-conducteurs, et désormais les réformes de gouvernance de Lee Jae-myung, avant de buter, cet été, sur les limites d'un marché concentré sur deux valeurs et fortement endetté. Les deux pays partagent aussi une démographie qui s'effondre, et des gouvernements qui découvrent, chacun à leur manière, que les réformes structurelles mettent des décennies à porter leurs fruits, quand les marchés, eux, se retournent en une poignée de séances.
Reste une différence de taille. La stagnation japonaise, décrite dans le premier volet de ce diptyque, est une évolution longue dont le pays commence tout juste, prudemment, à sortir. Le retournement coréen de l'été 2026, lui, est encore trop récent pour qu'on sache s'il s'agit d'un ajustement après un excès d'optimisme, ou du premier chapitre d'une crise plus profonde. L'histoire, dans les deux cas, reste à écrire, et elle s'écrit, pour la Corée du Sud, à une vitesse que le Japon n'a jamais connue.