En juillet 2025, la Thaïlande et le Cambodge se sont affrontés militairement le long de leur frontière commune, au nord du Cambodge près du temple de Preah Vihear et du Triangle d'émeraude. Plusieurs combats se sont succédé jusqu'en décembre, malgré les tentatives locales et internationales de médiation, faisant plusieurs centaines de morts et environ 500 000 déplacés des deux côtés de la frontière. Ce conflit, peu suivi en France et revêtant un aspect mystérieux à nos yeux, est pourtant le fruit d’années de tensions exacerbées par les politiques thaï et cambodgienne.
Du point de vue thaïlandais, cela s’explique notamment par la place de que armée occupe au sein de l'État. Depuis 1932, on compte douze coups d’État militaires (le dernier datant de 2014), et depuis 1957, elle fonctionne en dualité avec le monarque dans un rapport de force réciproque qui structure la vie politique du pays. C'est cette architecture, plus que la seule question frontalière, qui permet de comprendre à la fois la gestion erratique de la crise avec le Cambodge, et le positionnement sur la scène internationale que la Thaïlande tente de maintenir entre Pékin et Washington en matière d'armement.
Pour comprendre cette position, il faut remonter à la manière dont l'armée et la monarchie thaïlandaises en sont venues àse soutenir mutuellement plutôt qu'à se faire concurrence.
Le point de départ est la révolution de 1932, qui met fin à la monarchie absolue des rois du Siam. Un groupe d'officiers et de civils formés en Occident, le Khana Ratsadon, prend le pouvoir à Bangkok et impose au roi Rama VII une monarchie constitutionnelle inspirée du modèle britannique. Le roi réduit à la fonction de symbole abdique et s'exile, ce qui, sans mettre fin à la monarchie, réduit considérablement son poids dans le pays jusqu’en 1957. En effet, le général Sarit Thanarat, suite à un coup d'État, opte pour une gestion inverse à celle de 1932 : au lieu de maintenir la monarchie à l'écart, il la remet activement au centre de la vie publique. Sous son impulsion, le roi Rama IX multiplie les tournées dans les provinces, préside des cérémonies, incarne une proximité avec la population que la monarchie n'avait plus depuis des décennies. En retour, la légitimité que Sarit ne peut pas tirer des urnes, il la puise dans la royauté. C'est de ce pacte en particulier que découle la forme actuelle de l’État, avec une armée garante de la monarchie, et un monarque qui légitime la tutelle de l'armée sur l'État.
Par ailleurs, cette dualité se renforce en 1976, lorsque des étudiants pro-démocratie de l'université Thammasat, sont accusés de lèse-majesté sur la base d'une pièce de théâtre présentée comme une offense au prince héritier. Des milices royalistes prennent d'assaut le campus le 6 octobre, faisant plusieurs dizaines de morts selon les sources officielles, et centaines selon les organismes humanitaires. L'armée prend le pouvoir le soir même par un nouveau coup d'État, affirmant (dans un contexte post-guerre du Vietnam), que l’État civil est incapable de protéger la monarchie du communisme. Ce coup d’État montre très bien la dualité armée/roi et pourquoi le crime de lèse-majesté demeure un instrument central de la vie politique du pays.
Ce crime est lèse-majesté est, par ailleurs, l'article 112 du Code pénal thaïlandais. Il réprime toute offense envers le roi, la reine ou l'héritier du trône, prévoit des peines cumulables allant de trois à quinze ans de prison par chef d'accusation, N'importe quel citoyen peut porter plainte contre n'importe qui, ce qui en fait un outil aisément mobilisable à des fins politiques plutôt qu'un simple mécanisme de protection personnelle du souverain. À titre d’exemple, le cas le plus récent de son usage est la dissolution, en 2024, du parti démocrate Move Forward par la Cour constitutionnelle, en réaction directe à sa proposition de réforme de cet article, alors même que ce parti était arrivé en tête du scrutin de 2023. La loi protège ainsi moins la personne du roi que l’organisation de l’État lui-même.
Justement, l’armée est au cœur du système législatif thaïlandais. Selon la Constitution de 2017, le Sénat prévoit 250 sièges qui sont, dans un premier temps, directement contrôlés par la junte : 194 sont nommés par elle, et six reviennent automatiquement aux chefs des trois armées, au chef d'état-major interarmées, au secrétaire permanent de la Défense et au chef de la police. Ce Sénat votait conjointement avec la Chambre des députés pour désigner chaque nouveau Premier ministre, ce qui permet à l’armée de choisir le premier ministre en réalité. Comme ce fut le cas en 2019, avec l'ancien chef de la junte, Prayuth Chan-ocha, qui reste au pouvoir malgré un score électoral limité, puis, en 2023, de bloquer la formation d'un gouvernement par Move Forward.
Depuis 2024, ce Sénat est réformé et renouvelé par un mode de scrutin particulier : 200 de ses membres sont choisis non par les citoyens, mais par les candidats eux-mêmes (pro militaire), répartis en vingt catégories professionnelles, au terme d'un processus si complexe que moins de 1% de la population y a participé. Ce nouveau Sénat n'a plus de rôle dans le choix du Premier ministre, mais conserve un pouvoir déterminant : il nomme les juges de la Cour constitutionnelle et les membres de la Commission électorale, les mêmes instances qui ont prononcé la dissolution de Move Forward.
À l'intérieur même de l'institution militaire, le pouvoir ne se répartit pas de façon homogène. Les nominations aux postes supérieurs, réexaminées chaque année en septembre, reflètent l'équilibre entre plusieurs factions organisées autour de l'origine régimentaire des officiers. La plus ancienne, Wongthewan, issue de la première division d'infanterie et de la garde royale, a longtemps dominé la hiérarchie et compte le roi actuel, Vajiralongkorn, parmi ses membres. La seconde, Buraphapayak est elle issue de la deuxième division d'infanterie, et est la rédactrice de la constitution de 2017. Notons que le Palais a bien essayé de fédérer ces réseaux régimentaires autour d'une loyauté directe à la Couronne, à travers un troisième groupe informel surnommé Kho Daeng mais l'équilibre entre les deux factions historiques reste, à ce jour, l'arbitre de fait des nominations.
Le roi Vajiralongkorn, depuis son accession au trône, a par ailleurs cherché à réduire sa propre dépendance vis-à-vis de cette hiérarchie militaire, sans pour autant chercher à affaiblir la place de l’armée dans le système. En 2019, un décret d'urgence transfère deux régiments d'infanterie basés à Bangkok, du commandement de l'armée de terre vers le commandement personnel du souverain. Le geste ne vise pas la neutralisation de l'armée : le roi n'a aucun intérêt à priver la monarchie de son principal soutien institutionnel face à toute tentative de réforme structurelle. Il s'agit plutôt de disposer d'une force propre, indépendante de la loyauté de la chaîne de commandement classique, en cas de crise interne àl'armée elle-même.
Cette architecture connaît aujourd'hui un début de remise en cause. En décembre 2025, le Premier ministre thaïlandais Anutin Charnvirakul dissout le Parlement en pleine crise frontalière, ouvrant la voie à des élections anticipées, et en février 2026 à un référendum sur la nécessité d'une nouvelle Constitution, qui recueille environ 60% de votes favorables àl'abandon du texte de 2017. Le processus de réécriture est en cours, et son issue déterminera si les mécanismes examinés ici, en particulier le rôle du Sénat et de la Cour constitutionnelle, seront maintenus, aménagés ou effectivement démantelés. Mais ce contexte politique particulièrement tendu, pousse l’armée à prouver ses capacités militaires concrètes, donnant au conflit frontalier avec le Cambodge une dimension politique.
Car, contrairement à d'autres armées de la région, l'armée thaïlandaise ne s'est pas forgée une identité par des campagnes de conquête durable. Dans son histoire moderne, elle s'est engagée contre l'Indochine française, a collaboré avec les Japonais, et a envoyé des troupes combattre en Corée puis au Vietnam aux côtés des Américains, mais aucun de ces engagements n'a produit d'expansion territoriale permanente. Or, le seul épisode moderne dans lequel la Thaïlande a réellement étendu ses frontières se situe au tout début de la Seconde Guerre mondiale, le long du Cambodge.
L'origine du contentieux remonte à un traité signé avec la France en 1907, par lequel le Siam cède à l'Indochine française les provinces de Battambang, Siem Reap et Sisophon, en échange de la rétrocession d'autres territoires. Cette frontière, tracée par des officiers français, ne convainc jamais pleinement Bangkok, en particulier dans le secteur du temple de Preah Vihear, que la carte française place en territoire cambodgien alors qu'une application stricte du principe de partage des eaux l'aurait probablement laissé côté thaïlandais.
L'occasion de revenir sur ce tracé se présente en 1940. La France vichyste vient de capituler face à l'Allemagne, l'Indochine française suit, et le Premier ministre thaïlandais Phibunsongkhram exploite cette faiblesse pour réclamer par les armes la restitution des territoires perdus en 1907. S’ensuit une courte guerre entre la France et la Thaïlande, dans un rapport de force très largement en faveur des Thaïs. Le Japon, alors en position de force dans la région contraint la France à céder à la Thaïlande les provinces cambodgiennes de Battambang, Siem Reap et Sisophon, ainsi que les provinces laotiennes de Sayaboury et Champassak, qu’elle a conquises. Preah Vihear se retrouve alors en territoire thaïlandais. En contrepartie de cet arbitrage favorable, Phibunsongkhram s'engage secrètement à soutenir militairement le Japon, engagement qui se concrétise l'année suivante, lorsque la Thaïlande laisse les troupes japonaises transiter sur son sol vers la Malaisie et la Birmanie, avant de leur sceller officiellement une alliance.
Cette période voit également l'armée thaïlandaise s'étendre vers un troisième front. Profitant de l'occupation japonaise de la Birmanie britannique, elle annexe une partie des États Shan, dans le nord-est du pays, qu'elle administre sommairement depuis la ville de Kengtung. Il s'agit d'une occupation superficielle, peu suivie même à Bangkok, où les soldats blessés rentrant du front s'étonnaient de constater l'indifférence générale à l'égard de cette campagne.
La fin de la guerre inverse la donne pour les trois territoires (cambodgiens, laotiens et birmans), mais pas de la même manière. Le gouvernement thaïlandais il propose de son propre chef, dès 1945, de restituer les États Shan aux autorités britanniques. Pour le Cambodge et le Laos, la restitution prend une forme différente et plus contraignante : elle devient, en 1946, une condition posée par la France pour ne pas s'opposer à l'admission de la Thaïlande aux Nations unies. Bangkok cède alors l'ensemble des territoires acquis en 1941.
Ce qui distingue ensuite le dossier cambodgien des deux autres, c'est qu'il ne s'arrête pas à cette restitution. Une fois le Cambodge indépendant, en 1953, l'armée thaïlandaise occupe militairement le site du temple de Preah Vihear dès 1954, ravivant un contentieux que le Laos et la Birmanie n'ont jamais connu sous cette forme. Phnom Penh porte l'affaire devant la Cour internationale de justice, qui tranche en 1962 en faveur du Cambodge : le temple se trouve en territoire cambodgien, et la Thaïlande doit retirer ses forces. Le jugement ne clôt pas le dossier. En 2008, l'inscription du site au patrimoine mondial de l'UNESCO, à la demande du Cambodge, ravive les tensions et provoque plusieurs années d'accrochages armés sporadiques. Phnom Penh demande alors à la Cour une interprétation de son propre jugement de 1962, portant sur une bande de terrain adjacente au temple. En 2013, la Cour confirme et élargit sa position initiale : la souveraineté cambodgienne s'étend à l'ensemble du promontoire, pas seulement aux ruines du temple, et la Thaïlande doit à nouveau retirer tout son personnel armé de la zone.
Aucun mécanisme comparable ne s'est mis en place pour le Laos ou la Birmanie. Le dossier laotien, réglé par le même traité de 1946 que le dossier cambodgien, a fait l'objet d'un examen par une commission internationale de conciliation, qui a tranché en 1947 en faveur de Vientiane, sans qu'aucun contentieux durable n'en résulte par la suite. Le dossier birman s'est éteint encore plus rapidement, faute d'occupation prolongée et de site symbolique comparable à un lieu de culte. Seul le Cambodge combine les trois ingrédients qui maintiennent un contentieux territorial vivant sur la durée : une perte de territoire ressentie comme imposée par la force internationale plutôt que négociée, un site à forte charge religieuse et symbolique, et une décision judiciaire internationale que le nationalisme thaïlandais continue de considérer comme défavorable.
C'est dans cette histoire longue que s'inscrit l'escalade de 2025-2026. Les combats se sont concentrés précisément dans le secteur du Triangle d'émeraude, à proximité immédiate de Preah Vihear.
Par ailleurs, ce conflit s’est trouvé au cœur du jeu diplomatique international. Tout d’abord par une tentative ratée de cesser le feu posé par l’ASEAN, puis par le président Trump qui a annoncé à plusieurs reprises, via les réseaux sociaux, des accords de cessez-le-feu entre les deux dirigeants, que Bangkok démentait presque aussitôt, affirmant vouloir continuer les opérations tant que le Cambodge représente une menace pour sa souveraineté. Cet écart entre l'annonce présidentielle américaine et la position officielle thaïlandaise démontre bien que la gestion thaïlandaise du dossier cambodgien obéit à la fois à une logique de légitimation intérieure, dans un contexte électoral, et à un différend historique qu’une diplomatie extérieure ne peut pas défaire d’un claquement de doigts.
Au terme de cette séquence, le bilan humain dépasse la centaine de morts et environ 500 000 personnes déplacées de part et d'autre de la frontière, un chiffre considérable pour un différend souvent traité, dans la presse occidentale, comme un conflit local de faible intensité. Sur le terrain, les gains sont restés limités. Les forces thaïlandaises ont pris le contrôle de plusieurs collines et de postes précédemment disputés, tandis que les forces cambodgiennes ont conservé leurs positions autour du Triangle d'émeraude et du promontoire de Preah Vihear lui-même - un résultat qui ne tranche donc pas la question de fond posée par les jugements de la Cour internationale de justice de 1962 et 2013.
Ce qui frappe le plus dans cette séquence, au-delà du bilan humain, c'est l'échec de l'architecture régionale censée précisément prévenir ce type d'escalade. L'ASEAN, dont le Cambodge et la Thaïlande sont deux membres fondateurs, n'a pu produire qu'un cessez-le-feu fragile, rapidement débordé par les événements, et c'est en définitive une pression américaine, doublée d'une garantie chinoise informelle, qui a permis d'obtenir les avancées les plus concrètes vers une désescalade.
Ainsi, le conflit qui oppose la Thaïlande au Cambodge depuis 2025 se lit à la lumière de trois facteurs qui traversent cet article. La première est celle d'une armée au cœur même du pouvoir politique : douze prises de pouvoir depuis 1932, un droit de regard institutionnel consolidé après 2014, un usage de la lèse-majesté qui protège l'ensemble de l'édifice plutôt que la seule personne du roi. La deuxième est l'absence, malgré les putschs, d'une victoire susceptible de fonder une légitimité propre à l'institution : les guerres menées depuis un siècle, y compris l'épisode territorial qui a façonné la frontière cambodgienne actuelle, se sont soldées par des restitutions plutôt que des conquêtes durables. Faute de ce socle, l'armée a dû construire sa légitimité ailleurs, dans une alliance avec la monarchie où chacune des deux institutions se pose en garante de l'autre.
C'est cette dépendance, qui éclaire le mieux la gestion erratique de la crise actuelle, car l’armée gère la frontière moins comme une menace extérieure concrète que comme un terrain où rejouer sa propre centralité politique. Le référendum de février 2026 en faveur d'une nouvelle Constitution ouvre la première remise en cause sérieuse, depuis 2014, de l'architecture institutionnelle qui garantissait à l'armée son influence. Ce que le dossier cambodgien donne à voir, en somme, ce n'est pas seulement un contentieux territorial vieux d'un siècle, mais une institution politique qui s’est engagée dans un conflit alors qu’il sentait sa propre place au cœur de l'État thaïlandais vacillante.